Deux sous-marins, une escale
À l’été 1943, l’Allemagne et le Japon tentent d’échanger par la mer ce que la guerre leur interdit de transporter autrement : matières premières, plans, techniciens. Ces missions portent un nom de code, Yanagi — le saule.
Le sous-marin japonais I-8 quitte Kure le 1er juin 1943, passe par Penang, et arrive à Brest le 31 août. À son bord, cent soixante hommes environ, sous les ordres du capitaine de vaisseau Uchino Shinji. Il transporte aussi quarante-huit marins commandés par le capitaine de corvette Norita Sadatoshi : ceux-là ne sont pas venus pour repartir. Ils doivent prendre livraison d’un sous-marin allemand et le ramener au Japon.
Le château
À quatre-vingts kilomètres de Brest, le château de Trévarez, à Saint-Goazec, sert alors de centre de repos aux équipages de sous-marins de la Kriegsmarine. Les marins japonais y sont logés par roulement.
Le 10 septembre 1943, les services de propagande de la Kriegsmarine y organisent une grande fête. Les photographies qui nous en restent montrent la ronde des équipages autour du cadran solaire, des officiers examinant des montres qui viennent de leur être offertes, des maîtres d’armes préparant leurs sabres.
Et puis ce cliché : deux hommes en tenue blanche, sabre au clair, en garde l’un face à l’autre sur la pelouse, devant la façade néogothique — et derrière eux, une haie compacte de marins allemands et japonais mêlés, venus regarder.
Ce que nous pouvons en dire, et ce que nous ne pouvons pas
La légende de l’ouvrage qui publie ce cliché l’identifie comme une démonstration de kendo. Si elle dit vrai, c’est la plus ancienne image de kendo pratiqué sur le sol français dont nous ayons la trace.
Nous écrivons « si elle dit vrai » à dessein. Cette identification ne repose que sur cette seule légende. L’étude historique de référence sur les sous-marins japonais en Bretagne décrit la même fête, emploie le même fonds photographique, et ne parle jamais de kendo. C’est cohérent et crédible ; ce n’est pas établi. Nous cherchons une source indépendante.
Ce qu’il advint
Le I-8 quitte Brest le 5 octobre 1943 et regagne Kure le 21 décembre. Il sera coulé le 31 mars 1945 près des îles Kerama, au large d’Okinawa.
Les quarante-huit hommes de Norita, eux, restent en Europe. Le 15 février 1944, à Kiel, la marine allemande leur remet le U-1224, qui devient le RO-501. Ils appareillent le 30 mars pour le Japon. Le 13 mai 1944, à environ cinq cents milles à l’ouest des îles du Cap-Vert, le RO-501 est coulé. Il n’y eut aucun survivant.
Les maîtres d’armes photographiés à Trévarez n’ont donc, selon toute vraisemblance, jamais revu le Japon. Il ne reste d’eux que ces quelques images, prises un jour de fête, par les photographes de la marine qui les avait accueillis.
Quant au château, il est bombardé par la Royal Air Force le 30 juillet 1944, au petit matin.
Les photographies
Les cinq clichés de cette journée ne sont pas reproduits ici. Ils portent le crédit « Cliché Kriegsmarine – Collection I-RO-Ha » et nous avons engagé les démarches pour en obtenir l’autorisation. Nous ne publierons aucune reproduction avant d’en avoir le droit.



